Feuillet 6 – fusion d’âmes

Peu après je rêvais. Je rêvais que Mélusine partageait ce rêve. Nous flottions enlacés au cœur de la ville dorée d’ un soleil inversé. Tout bruissait, tout se mouvait, s’électrisait à douceur de ses lèvres et se liquéfia finalement absorbé, cristallisé et métamorphosé dans le glacier de ses yeux. Comme on aurait découpé une fenêtre dans l’espace pour rallier les étoiles et les planètes d’une autre portion d’univers – d’un autre univers, d’une autre dimension –, elle m’emmenait.

J’accostais sur un rivage aux teintes de lune. Dans le ciel au-dessus de nous, semblait-t-il à portée de main, flottaient des engins spatiaux abandonnés. Et là, devant cet ange d’après-monde, après les décennies d’une vie d’homme et de soudard, il me fallut réapprendre l’amour – moi qui des anges de la terre n’avait jusqu’ici aimé que la sorcière et la geisha, toutes sublimées par les atours, les couleurs et les voiles de la culture – des reflets d‘ongles écarlates tranchant avec le mirage du khôl sur les lacs d’obsidienne liquide, des mamelles de vénus lourdes comme des fruits tropicaux et des jambes comme des lianes, prolongées de plateformes et de mistu-ashi hautes comme des jardins suspendus, des falaises taillées dans l’ébène et qui brillent dans la nuit.

Au bord de l’eau noire, j’enlaçais son corps frêle et nu dans la lumière grise et, le long de ses lignes d’ombres tentais de déchiffrer notes de cette étrange mélodie ; comme d’une musique dont j’aurais toujours connu et aimé les accords sans les avoir jamais entendus, accords et discords d’ailleurs d’une sauvagerie première et délicieuse – sans roman ni falsification, bon sang je n’ai jamais vu un être si fidèle à lui-même –, un amour pour la fin du monde – une poésie de mots entremêlés sur une scène de boucherie où nous entrelacions nos veines et nos entrailles, une magie de caresses et de combat, une pluie de griffures et de morsures avec un peu de l’amour entre femmes ou d’une découverte d’adolescence :

des fleurs pâles
à jamais sans succession,
puisque ne resteront après le soleil
que la poussière et la nostalgie.

L’obscurité.

A peine éclairée d’une dernière flamme bleue, une mèche de gaz, consommant comme les ultimes particules de l’ancienne terre, une fusion d’âmes sœurs.

De ce rêve, je ressortis damné, et lorsque je parle, son nom comme une incantation flotte derrières mes mots ; et lorsque je bois, j’effleure ses lèvres de ma langue ; et lorsque je marche dans le soleil de midi, j’aperçois, dans l’ombre derrière-moi, à l’extrême coin de mon regard, les engins spatiaux abandonnés qui flottent au milieu des étoiles de cet ailleurs béant dans mon esprit.

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Petit être

"je suis un être / entouré des forces magiques / de toutes choses / là où je marche / un phoque respire / un morse hurle / une perdrix des neiges jacasse / un lièvre se blottit / moi petit être / entouré des forces magiques / de toutes choses / un être minuscule / ne sachant rien faire / ridicule et bon à rien"

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