la voix de vanibel

Il faut écouter Joël – lui, l’ultime planteur de Karukera, dans l’ombre odorée sous la touffeur de ses caféiers – les derniers de l’île, lorsque, comme symbole d’une survie de l’être en deçà des falsifications de l’instant, sa bouche conte l’histoire d’une floraison, ou sans feu ni aigle ni chaîne, la poésie d’une profanation. L’on suit alors cette orchidée qui traverse les mers jusqu’où l’abandonne l’abeille – et il n’est de hasard à ce que Mélipone soit si proche de Melpomène quand le miel aurait pu en adoucir le chant, à l’heure où l’une et l’autre s’éteignent. Mais comme sur les marches des temples mayas où le sacrifice des hommes nourrissait le soleil, ici le parfum naît du sacrifice d’un sommeil, car c’est nuitamment que fleurit cette liane, une fleur chaque nuit. Et chaque nuit, les femmes se substituent à l’abeille – on les dit marieuses, je les imagine prêtresses, dans la nuit parfumée, lorsqu’elles saisissent dans leurs tresses un dard d’oranger pour déchirer le label et d’un geste furtif, écraser le cœur des pétales verts.
– Mais : qu’advient-il du miel ?

la couleur des voûtes

Églises, cathédrales, basiliques ont chacune leur couleur, que ne font ni ne résument entière leurs vitraux ou la peinture de leurs murs. Chacune a par l’œuvre de ses architectes, sa façon bien à elle de prendre et transmettre la lumière pour la métamorphoser en escale.

Ainsi, des rinceaux de Chartres émane un bleu pâle, d’un pays autre où le ciel, plus vaste, plus profond serait aussi plus riche de gaz rares et d’oiseaux – des loriquets d’azur et des colibris sacrés, au cœur rapide et créant dans l’air des anneaux de vent. C’est ce bleu qui devait tomber sur les épaules brunes des pénitents à genoux, lorsqu’ils progressaient en murmurant au long du labyrinthe.

De la chapelle privée d’une reine, toute de pierre blanche au détour d’un château, et flanquée de deux fort simples vitraux, émanait un bleu autre – plus noble et ultra-marin, comme un écrin pour une fleur de lune ; mais c’est l’or d’un miel tirant sur le vert et semé des fruits rouges de la passion que l’on recueille à Rouen dans le dragon d’ardoise qui sommeille près du bûcher de Jeanne d’Arc.

Enfin, des voûtes romanes, je garde une lumière verte qui emprunte à la mousse des sarcophages dans les sous-bois d’une vieille abbaye, à l’anis des simples dans les ruines d’un cloître, à la chevelure d’Ondine et aux yeux de cette chouette perchée à l’épaule de la déesse.

orient-express

Je sais maintenant que nous sommes dans un train, un orient-express début de siècle, aux salons élégants lambrissés de bois sombres et tendus de tissus carmins rembourrés comme des écrins où s’enchâsse dans les fenêtres un mystère bleu-nuit – et qui n’est pas, ou ne peut se réduire à la plume d’Agatha, tachée de sang. Car demeure la question de savoir ce que sont ces autres trains que j’aperçois mais dont aucun passager ne parle, car tous semblent des emmurés dans le silence des conventions ; ces trains qui fendent la pluie au beau milieu d’une armée d’ambre – des ombres et des statues, et des chiens qui aboient – une armée d’ambre levée du fond des mers où ont coulé des forêts anciennes, figeant la griffe claire des grands lézards, une larme de libellule, et comme les couleurs d’un tarot antique.

la question et le cri

« Words, words, words », répond Hamlet à la question de Polonius – « What do you read my lord ? » Et cela reste la meilleure, car la plus exacte, plus honnête, plus objective et plus humble réponse qui se puisse apporter à la question : qu’écris-tu ? Il reste cependant qu’elle ne restitue pas pleinement combien l’écriture touche au cri davantage qu’au mot ; combien, toute entière, elle ne vise qu’à amener le mot au plus près du cri – un cri jeté vers le large d’une plage nocturne, en toute connaissance de l’improbabilité… absolue ? que se trouve par-delà l’horizon ou au-dessus, dans les étoiles de la constellation du chien, quiconque pour entendre. Le paradoxe est que n’en soit pas moins profonde et vraie cette autre réponse, de Saint John Perse, celle-ci, et à la question : pourquoi écrivez-vous ? : « pour mieux vivre ».
Après tout, sous la question, le cri est notre façon de mieux supporter la douleur.