Feuillet 4 – nuit andalouse

J’ai, sur le laiton d’un calendrier perpétuel de marine, ciselé de mon couteau une encoche à l’anniversaire de ce soir qui tombait sur Grenade.

Via maints estaminets, les pas de notre promenade avaient conduit notre compagnie des bibliothèques centrales aux collines voisines de celle qu’escalade l’Alhambra, et Mélusine nous introduisit chez le Señor Diez, l’une de ses connaissances – un vieux pirate, en fait, que j’ai moi-même fréquenté jadis, un associé de ce forban de Torres, et dont il s’est parfois raconté qu’il détournait la jeunesse vers les plaisirs interdits de l’opium. Continuer la lecture de Feuillet 4 – nuit andalouse

Feuillet 3 – blessure

Je me sais béni des dieux – combien d’hommes peuvent se plaindre d’avoir trop de fées dans leur vie ? – et je ne suis pas un poète mais un pauvre mercenaire qui caresse la plume passée à son chapeau – celle d’un fou de Bassan, faute d’avoir trouvé celle de l’albatros, d’un oiseau-lyre ou d’un ces flamands qui volent si haut et se mirent comme autant de soleils couchants dans le pâle cobalt des lacs salés – non, un mousquetaire scribouillard auquel on n’a qu’appris à mépriser la peur et chercher querelle.
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feuillet 1 – anamnèse

Mélusine ? Je la connais d’aussi loin que je me souvienne.

Nous fûmes, j’en suis certain bien que ne m’en restent que les impressions d’un rêve de fièvre, tous deux d’une secte gnostique – c’était à Alexandrie, ou peut-être à Urbicande – qui se réunissait dans le bâtiment désaffecté d’anciens thermes, profitant, sous les voûtes teintées de vert, de la fraîcheur suintante du frigidarium ; comme dans le hall d’une gare d’aujourd’hui, nous y déambulions en de petits groupes ; et j’ai souvenir, comme elle devisait dans un comité autre que le mien, d’avoir croisé son regard, fixé captivé ses prunelles comme elles emmenaient ses iris d’argent jusqu’à l’extrême jonction des paupières, et d’avoir su à l’instant même – d’une foi qui m’est restée à travers les siècles – que brûlait sous cette glace plus qu’en tout être sublunaire, un fragment vif encore de ce feu primordial à nous désormais inaccessible, mais dans la chaleur duquel à la naissance de l’univers et avant que ne soit le temps, nous avons dansé tous deux cœur contre cœur – avant, aussi, que le démiurge ne nous sépare et nous jette dans l’ici-bas terrible.
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