Feuillet 4 – nuit andalouse

J’ai, sur le laiton d’un calendrier perpétuel de marine, ciselé de mon couteau une encoche à l’anniversaire de ce soir qui tombait sur Grenade.

Via maints estaminets, les pas de notre promenade avaient conduit notre compagnie des bibliothèques centrales aux collines voisines de celle qu’escalade l’Alhambra, et Mélusine nous introduisit chez le Señor Diez, l’une de ses connaissances – un vieux pirate, en fait, que j’ai moi-même fréquenté jadis, un associé de ce forban de Torres, et dont il s’est parfois raconté qu’il détournait la jeunesse vers les plaisirs interdits de l’opium. Continuer la lecture de Feuillet 4 – nuit andalouse

victoria

le joug des jours s’est brisé dans le matin calme
vêtue de blanc, elle s’ombre sous le cerisier
patience : à leur tour s’ouvriront les fleurs

dans la fraîcheur des hautes pièces blanches
balance le hamac entre les piliers de pierre taillée
la lumière bleue s’abat par la rosace

dehors balancent les branches d’arbousiers en fleurs
et la carpe dorée scintille dans les pierres noires
du bassin l’eau claire file entre ses doigts

A midi les fleurs blanches du cerisier
nommeront la diaphane parfumée de silence

et dans la fraîcheur des hautes pièces
le repas muet écoutera au loin
les sauts d’argent dans le bassin

*
* *

dans les pierres l’eau fille entre les doigts
et plus haut des montagnes scintillante rugit
en paupières pariétales de gouttes bleues
sur les murs de pierre claire

ombrée pâle au midi d’un rosier solitaire
la pierre blanche terrasse le souvenir
– se léchait perlant à la pulpe de sa lèvre
une salive suave et d’amande amère

geysir

Regina !
le plus beau séjour à chaque jour offert
ouverts dans le gonflement
azur intense des geysers
des flotteurs jaunes dans les eaux bleues
aux draperies diaprées de poisons
ventouses capiteuses comme les fleurs
palpitent dans le vortex pers d’ondoiement ;
et comparaît le serpent aux vives couleurs
des bulles violacées dans la clarté
vacillante des reflets
comme des écailles de poisson
sur les sels diapirs dans la plaie
flottent dans la mouvance
Nausicaa tendre
des fées de velours purpurines
descend sur l’ardoise
et pénètre la nuée

Feuillet 3 – blessure

Je me sais béni des dieux – combien d’hommes peuvent se plaindre d’avoir trop de fées dans leur vie ? – et je ne suis pas un poète mais un pauvre mercenaire qui caresse la plume passée à son chapeau – celle d’un fou de Bassan, faute d’avoir trouvé celle de l’albatros, d’un oiseau-lyre ou d’un ces flamands qui volent si haut et se mirent comme autant de soleils couchants dans le pâle cobalt des lacs salés – non, un mousquetaire scribouillard auquel on n’a qu’appris à mépriser la peur et chercher querelle.
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orient-express

Je sais maintenant que nous sommes dans un train, un orient-express début de siècle, aux salons élégants lambrissés de bois sombres et tendus de tissus carmins rembourrés comme des écrins où s’enchâsse dans les fenêtres un mystère bleu-nuit – et qui n’est pas, ou ne peut se réduire à la plume d’Agatha, tachée de sang. Car demeure la question de savoir ce que sont ces autres trains que j’aperçois mais dont aucun passager ne parle, car tous semblent des emmurés dans le silence des conventions ; ces trains qui fendent la pluie au beau milieu d’une armée d’ambre – des ombres et des statues, et des chiens qui aboient – une armée d’ambre levée du fond des mers où ont coulé des forêts anciennes, figeant la griffe claire des grands lézards, une larme de libellule, et comme les couleurs d’un tarot antique.

la question et le cri

« Words, words, words », répond Hamlet à la question de Polonius – « What do you read my lord ? » Et cela reste la meilleure, car la plus exacte, plus honnête, plus objective et plus humble réponse qui se puisse apporter à la question : qu’écris-tu ? Il reste cependant qu’elle ne restitue pas pleinement combien l’écriture touche au cri davantage qu’au mot ; combien, toute entière, elle ne vise qu’à amener le mot au plus près du cri – un cri jeté vers le large d’une plage nocturne, en toute connaissance de l’improbabilité… absolue ? que se trouve par-delà l’horizon ou au-dessus, dans les étoiles de la constellation du chien, quiconque pour entendre. Le paradoxe est que n’en soit pas moins profonde et vraie cette autre réponse, de Saint John Perse, celle-ci, et à la question : pourquoi écrivez-vous ? : « pour mieux vivre ».
Après tout, sous la question, le cri est notre façon de mieux supporter la douleur.